Une excellente description de l'aventure de la construction "Pourquoi Pas ?" du sous-camp Lorraine.
" Pourquoi Pas ? " fut inauguré le mardi 12 août par le ministre de la Marine : M Louis Jacquinot accompagné de
l'Amiral Ortoli, directeur des Ecoles de la Marine et de nombreuses personnalités civiles et militaires.
" … Votre navire ne bouge pas mais ce qui bouge c'est votre imagination, votre bonne volonté et vos enthousiasmes… "
a-t-il notamment déclaré.
Son chef était Étienne Peyre et le contingent lorrain était dirigé par François Balland. La délégation française était formée
de 8 troupes SDF, 3 EDF, 1 EU ainsi que de 4 troupes d'I1e de France et 1 troupe d'Océanie.
S'y ajoutait la délégation étrangère forte de 23 troupes anglaises ou de l'Empire britannique, 7 suisses,
7 norvégiennes, 2 mexicaine.
Robert Schuman, Ministre des Finances, Louis Jacquinot Ministre de la Marine, la Maréchale Lyautey qui avait
offert pour abriter le QG, la tente"Caïdale" utilisée au Maroc par le Maréchal... reçurent un accueil
chaleureux tout comme l'Abbe Pierre.
Un visiteur cependant fut particulièrement entoure : l'explorateur polaire ! Paul-Emile Victor, ami du commandant
Charcot disparu avec son bâtiment dans les mers boréales.
Cette présence avait une raison une raison toute particulière : à l'initiative d'un jeune chef d'exception,
Jean-Paul Bancon de Baccarat, la Lorraine avait construit le célèbre bateau de Charcot, le Pourquoi Pas ?",
et en avait fait le clou du " Jam " qqu'aucun visiteur n'a pu oublier, mais un extraordinaire outil pédagogique
à l'usage des scouts.
Quelques lignes extraites du plaidoyer de Jean-Paul pour son projet montrent toutes les qualités de meneur de
garçons puis de meneur d'hommes que le scoutisme peut développer.
" …J'embarque à bord une bordée de 20 à 30 garçons et avec l'aide des interprètes,
chaque membre de l'équipage, dans sa spécialité, fait passer des test de capacité matelotage, souplesse et
résistance physique, orientation, équilibre, signalisation…
Les garçons qui auront satisfait aux épreuves seront divisés en 3 catégories de forces différentes.
Sous la conduite des quartiers-maîtres, ils grimperont dans la mâture, aux étages respectifs, misaine,
grand hunier, perroquets, pour exécuter une manœuvre des voiles, prendre le vent, larguer les voiles ou prendre des ris.
Des brevets de service seront décernés : gabier de perroquet aux meilleurs, gabier de hune ou de misaine aux moins courageux…
Sans doute trouverons-nous des garçons épatants : nous les assimilerons à notre cadre d'instructeurs (Test-Man)
et ils serviront d'interpretes-instructeurs spontanés. Des ateliers techniques graviteront autour du bateau… etc."
Que fut le "Pourquoi Pas?" de Moisson; comment fut-il pensé puis réalisé ?
C'est en parcourant le carnet de bord d'un jeune membre de l'équipage qu'on le découvre.
LE "POURQUOI-PAS ?"
Carnet de bord d'un jeune membre de l'équipage du "Pourquoi Pas?" :
Quand le "Pourquoi Pas ?" débarqua au "Jam",le 1er août, après 17 heures de voyage, pas plus les VP que l'équipage
ou son commandant, personne ne croyait vraiment possible cette réalisation.
Quand les 12 tonnes de matériel furent extraites de l'immense camion qui venait de Baccarat, petite ville
de Lorraine, jusqu'à Moisson et que l'on apprit… O stupeur que c'était un bateau bien des bouches
s'ouvrirent pour demander pourquoi la Lorraine avait poussé l'ironie (nous campions entre la Bretagne et
le Camp Marin) jusqu'à prétendre construire un bateau !
Inutile de dire que d'un commun accord, l'équipage répondait : " Pourquoi Pas ? ".
Mais, au fait, pourquoi pas ? dans le fond.
C'est exactement ce que pensa son commandant lorsque, n'étant que scout terrien, cette idée saugrenue effleura sa cervelle.
Comme les fous qui tiennent à leurs idées, ce commandant s'accrocha à la sienne mais ne trouva auprès de ses chefs,
qu'un appui fort discret : " Laissons le faire… Après tout, on verra bien ! ".
Obstiné, convaincu que son affaire était possible, le commandant chercha de l'argent, on lui en promit ;
il fit comme s'il en avait et commanda dans tous les coins de France le matériel nécessaire à la
réalisation de " son " bateau.
Assuré d'avoir le matériel, il recruta son équipage. On lui permit d'engager huit garçons : c'était beaucoup trop peu !
Il n'eut pas de peine à trouver huit gars : anciens CP et jeunes routiers du groupe de Nancy.
Ils firent preuve d'une entière confiance et, à défaut de compétence maritimes, virent au " Pourquoi Pas ?", sans mollir.
En principe, l'équipage devait débarquer à Baccarat, au grand complet, par le train… 10 à 12 garçons débarquèrent en effet.
Le commandant réjoui fit l'appel : deux seulement faisaient partie de l'équipage : les autres, récoltés sur les
trottoirs de Nancy pour pallier la défection (momentanée) des autres membres de l'équipage, ne savaient même pas
ce qu'ils venaient faire !
Le sergent-recruteur du commandant avait promis un équipage du tonnerre… Il avait demandé à tous les scouts
rencontrés en un après-midi s'ils voulaient " servir " pendant 8 jours… Et c'est ainsi que ces fameux " malabars "
débarquèrent à Baccarat, sac à dos… Ils avaient parfois 13-14 ans… Quelle histoire !
Construire quelque chose de grand, de lourd, avec des gosses ?... Hum !
Sans se démonter - du moins extérieurement - le commandant conduisit dare-dare ses troupes au " chantier naval ".
Un observateur un peu averti aurait pu les voir pâlir et baisser la tête lorsqu'ils y parvinrent et
aperçurent une vingtaine de sapins pelés longs de 8 à 14 mètres et de 25 centimètres de diamètre,
qui les attendaient sournoisement, les fibres encore humides de la sève du printemps.
Je vous laisse le soin de deviner ce qu'ils en pensèrent… Ce n'était certainement pas à la gloire du feu armateur.
On avait transformé le local en hôtel : au 1er, 14 lit et paillasses ; au rez-de-chaussée, balayé pour l'occasion,
6 lits et une immense table. Pour les sièges, on s'asseyait où on pouvait.
Bas les sacs et au travail !
Le commandant prenant en mains sa patrouille de volontaires, leur tint en deux mots ce langage :
" Nous monterons au " Jam " un bateau. Ce bateau sera le " Pourquoi Pas ? " :
En file Indienne, tous se faufilent dans le bureau d'études. En cercle autour d'une table, le commandant détaille
les plans : " Voici la silhouette… 3 mâts verticaux, un beaupré 18m, 21m, 20m ; 4000 m² de voiles ; 100 m² de
fanions sémaphore international ; 3000 m de cordage de chanvre ; 4000 de cordonnet de coton de 150m² de planche
pour la coque ; 400 m de barreaux pour les échelles de codes ; 300 à 400 épissures "… et la description continue.
Une douzaine de plans défile sous les yeux de l'équipage muet. " Maintenant, vous voyez ces plans, dit le commandant,
ils sont tous annulés ; j'ai apporté hier soir avec Jean, de profondes modifications de structure. Dans la nuit,
j'ai refait le plan du mât de misaine ; nous commencerons avec celui-là, nous ferons les autres plus tard.
Encore un détail à régler : mes scouts feront la tambouille matin et soir ; les deux cuisiniers de service
mangeront avec nous à 12h et 19h. Nous sommes 14, il faut que 3 ou 4 d'entre vous travaillent en dehors du
chantier naval pour gagner l'argent nécessaire pour nourrir tout l'équipage. "
Dès le lendemain, alors que difficilement traînés par l'équipage, les mâts alignent leurs 24 mètres de long, 3
petits scouts et un chef de troupe scient, coupent, fendent, ficellent à la presse des centaines de petits fagots
qui sont ensuite vendus à Nancy : travail long et fastidieux, énervant mais lucratif : 10 000 F sont ainsi gagnés
et couvrent les frais de cantine.
Cependant, tous ont appris à faire les épissures. Tiens toi bien : les plus adroits te font une épissure à bout
diminué en 6 à 8 m. (corde à 4 torons (14 mm)). Ils sont tous maintenant des gars de la Marine à Voile !
Dans sa patrouille, le chef de troupe a donné à chacun un travail bien déterminé :
Doudou et Domi manient des herminettes (sorte de hache en forme de houe).
L'Amiral et Tolio préparent la boulonnerie, Robert et André confectionnent les 14 échelles de cordes triples
et quadruples, et tous les deux jours, un mât s'élève dans le ciel. Des douzaines de fanions de sémaphore
s'empilent, confectionnés par la maman du commandant et une cheftaine de Nancy mobilisée comme tant d'autres.
Chaque soir, autour de la table largement approvisionnée et nettoyée par l'équipage : conseil de guerre…
Le travail avance. Le chant du " Pourquoi Pas ? " est au point ; on commence à l'apprendre. L'amplificateur de
bord est prêt ainsi que les trois haut-parleurs. Les voiles sont finies. Demain il faudra renforcer chaque
couture de 3 brins de cordonnet. Encore 100 épissures et… Zou ! Les sous voiles de Beaupré sont frétées.
Trois manches de masses ont encore cassés… Zut ! Les bois prévus pour les vergues sont trop lourds, on les
change… N'avons-nous rien oublié ?
Le soir à la veillée, les " officiers " discutent autour des plans : on distribue le travail car le
commandant, n'est que peu disponible dans la journée.
L'équipage, pendant ce temps, peint des soldats de plomb pour procurer de l'argent de poche aux éclaireurs
qui leur font une si bonne cuisine.
Dernier conseil, quartier libre jusqu'au 30 au soir.
" Rentrez chez vous. Retour le 30 au soir, au plus tard à 20 heures.
Nous démarrons à 20 heures exactement. "
A 20 heures, chacun est installé au mieux pour les 17 heures de trajet en plein vent, sans escale, debout
sur le camion, fanion du " Jam " et de Lorraine flottant au bout de hampes improvisées.
Salué par un petit groupe de parents, le bateau prend la route. L'équipage - l'authentique - a rejoint ;
on fait connaissance pendant le voyage.
Lunéville et Nancy sont troublés par le chant du " Jam " qui fuse du camion, nous sommes fraternellement salués de tous.
Arrivée à Moisson après une chaude matinée. Nous roulons depuis 20 heures… Il est une heure… Moisson…
Le " Jam "… Rafraîchissements… Pas du tout ce que vous croyez ! Nous tombons de haut.
" Pourquoi Pas ? ", Lorraine ? Hein… Connais pas… Sont fous, tu parles, parait qu'ils sont fatigués et n'ont pas
grand-chose à manger… Tant pis ! "
On dînera demain, déchargeons. A 6 heures, le déchargement terminé, nous traînons notre équipement à
pied d'œuvre, sur l'aire du futur bateau.
Que de cordes, Que de caisses ! Les tentes sont montées. Prière. On dort.
Couleurs…
La coperche : quelle aventure ! Le commandant s'était beaucoup creusé la cervelle : 20 mètres de long ;
2.5 tonnes par mât… comment mettre tout cela debout ?
Finalement, il avait emprunté à un entrepreneur un mât métallique de 2 tonnes, long de 26 mètres.
" Attention… Parés à virer ? Virez… ", et doucement la coperche se raidit, fléchit,
décolle de terre… Plouf ! Elle retombe : l'ancrage à lâché.
Stupeur, 10 crayons d'acier de 32 millimètres de diamètres se sont pliés comme paille.
" Ajouter une poutre… Frappez 4 crayons supplémentaires, Parés à souquer ? Parés ! Souquez ! Raidissez par tribord… "
Sacrés haubans !
Entre nous, elle à bien failli se casser la g… cette coperche et de plus haut que la première fois, ce qui
aurait provoqué ra rupture, je t'assure que Domi et l'Amiral qui viraient au cabestan, ne la ramenaient pas !
" Verticale ! Plus rien à craindre, dit le commandant. Elle est verticale, elle ne peut donc pas tomber "
Le commandant dit cela pour nous rassurer mais, comme nous, il tremble de la voir si haute, " posée par terre
en un seul point ".
Que diantre ! Quel beau coup d'œil à 26 mètres ! Le " Jam " est désert…
Pour le peupler un peu montons notre bateau.
3 août : le premier mât est debout. Rien à signaler.
8 août : le grand mât est plus long, plus lourd, plus loin de la coperche.
Les ancrages sont prêts à céder. On les frappe à mort. Il monte tout de même.
7 août : Au tour de l'arumon, Il allonge ses 19 mètres à 15 mètres du pied de la coperche. Quelle folie de vouloir
le mettre debout. Nous sommes obligés de le redescendre deux fois. " Parés à mouler ? Stop !...
Moulez ! Le mât à craqué sinistrement, il faudra le refaire. Le refaire ? Mais on n'a pas le temps ! Il montera comme ça : il a été
calculé pour tenir… Donc, il tiendra ! On l'attache un peu plus haut, il se courbe, accuse une flèche de 1 m 50 au
moins. Les moflettes entraînent les matelots. 45°… Nous sommes sauvés, il montera ! Stop ! Stop ! De l'eau, de l'eau,
remplissez les fouilles. Une auto citerne… quelle aubaine, elle nous épargnera la corvée d'aller la chercher dans les
seaux. " Les fondations des mâs se comblent. L'équipage, aidé par un " service sanitaire", pilonne la terre avec de
lourds madriers. Tiendront-ils ?
" Jamboree-France " : 1ere page… Un violent orage arrache les cornes de l'arène. " Hein, quoi ? il faut croire que
notre bateau est un peu plus solide ; nous couchons à coté et ne sommes pas morts ! Après tout, pourquoi qu'il
ne tiendrait pas, le " Pourquoi Pas? " ? "
Pendant ces jours de montage exténuant, l'équipage prend matin et soir le petit train en quête d'un hypothétique
repas ou du moins pour prendre en peu de temps libre les pieds sous une table quand il en trouve une. Il s'est mis
dans la tête d'apprendre à tous, le chant de leur bateau. Ils sont en bonne voie.
L'aumônier de la police vient assister à chaque montée de mât. C'est extrêmement réconfortant d'être bien avec la
police… et le Bon Dieu.
L'un et l'autre nous sont bienfaisants (même si certains des premiers sont seulement des faisans) et tout va pour le mieux.
Parmi les intimes du bateau, il y a aussi Michel (commissaire national) et Geo (commissaire général). Ca fait
plaisir de les voir si souvent et de les sentir si bienveillants à l'égard de notre bâtiment.
9 août : 24 heures. Nous sommes prêts, comme prévu. Dans la nuit ou à l'aube du jour suivant - je ne suis plus -
nous inaugurons le " Pourquoi Pas ? " à la lueur de nos projecteurs, en uniforme : culotte bleue, foulard de
Lorraine sur la tête.
Les marins du " Pourquoi Pas ? " remercient Dieu de leur avoir permis de faire gonfler les voiles de
leur bateau au " Jam ", sans avoir à déplorer d'accident - si ce n'est celui de Michel - qui s'est
sabordé en douceur avec dans les bras, un morceau de coperche de 4 mètres de long, lourd de plusieurs
centaines de kilos. Un grand cri, un " plouf " mat, un visage révulsé et sans vie.
Secours, médecin, téléphone, ambulance, hôpital… Deux heures d'angoisse mortelle, le travail sans joie ni foi…
Acte de décès ? Le premier des 12 cercueils du " Pourquoi Pas ? " rempli ? Non, vous n'y êtes pas : un marin
du " Pourquoi pas ? " à la peau plus dure que ça. Trois jours après, dans les hunes du grand mât, Michel, la
gorge toute collante de Leucoplast, se refait la main sur quelques épissures.
Et puis, vous savez la suite…
Grâce au magnifique esprit qui anima l'équipage, cet équipage de fous qui avait eu l'audace de croire que
c'était possible ; le bateau prit figure, s'anima, accueillit beaucoup de petits gabiers qui vinrent s'y entraîner.
Notre plus grande joie était de le voir la nuit, brillamment éclaire de l'intérieur, les voiles gonflées d'une brise
légère qui lui donnait l'air d'un vrai voilier naviguant audacieusement dans l'océan du Jamboree.
Lire le debut de ce recit... L'incroyable bateau des Lorrains (Partie 1)
Daniel PETIT