C’était le jour où les garçons arrivaient à Moisson.
Les interprètes, les plantons, les guides, les agents de liaison étaient sur les dents. Et voila qu’un agent de liaison s’affola :
- Il y a là une patrouille dont on ne comprend pas la
langue!
- Quelle langue ?
-Justement, le malheur c’est que l’on ne sait pas
laquelle! Alors on cherche l’interprète suédois. Le Norvégien dit que ce
n’est pas du Norvégien…
Un
moment plus tard, le suédois avait dit que ce n’était pas non plus du
Suédois. On cherchait maintenant quelqu’un qui parlât turc.
- Ils ne sont pas Chinois. Ca se voit…
- Ce n’est pas un dialecte noir ?
- Non, ils sont blancs.
- J’y suis se sont des Arabes !
-
On a essayé, vous pensez bien !
- Et leurs papiers ?
- Justement on veut les leurs demander. C’est surtout
pour ça que l’on a besoin d’un interprète.
- Et leurs insignes ?
- Des insignes bizarroïdes, avec un dragon qui mange
une fleur de lys. Et puis des galons dorés comme des galons d’officiers ! il
n’y a que les badges qui soient comme les notre.
Cela dura deux heures, deux heurs pendant lesquelles le chef de la mystérieuse patrouille ne cessa de baragouiner des choses incompréhensibles, mais qui semblaient fort sévères pour la déficiente organisation du Jamboree.
Car on ne comprenait qu’un seul mot dans le jargon du garçon : le mot « Jamboree ».
Et lui ne sembla
comprendre qu’un seul mot : Baden-Powell. Alors sa figure, pour la première
fois, s’éclaira.
- Mais je n’ai pas le temps de m’occuper d’une
patrouille ! gémit le haut responsable de l’affectation des emplacements.
J’en ai des milliers sur les bras ! Mettez leur sous le nez une carte du
monde. Ils vous montreront bien d’où ils viennent !
Cette épreuve donna un
résultat décisif. D’un doigt précis, le C.P. désigna l’Himalaya.
-Mais il n’y a pas de scouts là-haut ! Et s’il en
était descendu, on l’aurait su !
Cependant, la nouvelle que la patrouille de nulle part venait en définitive de l’Himalaya, décida le haut responsable de l’affectation à se déranger en personne. Toutes les complications étaient à craindre.
Le haut responsable reconnut que, ces garçons ou, du moins, leur C.P., seul loquace, parlaient une bien mystérieuse langue. Il leur montra les cartes d’identité que les participants du Jam devaient posséder.
Les autres, inlassablement, répondaient par signes qu’ils ne comprenaient pas.
Alors le haut responsable, qui avait autre chose à faire, prit une décision : il les dirigea sur le camp des « hôtes de passage ».
Faute d’un interprète
idoine, on affecta deux « Z » à la « Patrouille de nulle part ».
- Surtout soyez plein de prévoyance ! Et restez à leur
disposition…
- Mince, dit Tintin, titi parisien, l’autre « Z ». On
va s’amuser avec ses gars et leur charabia !
- Tu trouve qu’ils parlent quelque chose, toi ?... A
part le C.P. qui baragouine sans arrêt et un autre qui l’accompagne de temps
en temps, ils ne desserrent pas les lèvres !
Mais un fait nouveau
n’allait pas tarder à se produire. Un des « Himalayens » se brûla et exprima
sa douleur en ces termes :
- Ah ! zut, alors !
Les deux « Z » se
regardèrent. Tous les « Himalayens » se regardèrent. Leur C.P. se mit à
tenir un langage fort abondant où l’on distinguait ce mot qui revenait sans
cesse : zutalor… zutalor…zutalor…
- C’est probablement un mot de leur langue, dit Tintin.
-
Moi, je ne trouve pas ça très catholique, répliqua
son camarade. Allons raconter ça…
Quand ils revinrent avec le chef de camp des hôtes de passage, ils ne trouvèrent plus les « Himalayens ».
La « Patrouille de nulle
part » avait décidé d’abattre son jeu. Elle était allée trouver le chef du
« camp Bretagne ».
-Bison de la 14e Rennes, avait dit le C.P.
Notre exploit n’avait pas été jugé suffisant pour que nous soyons
sélectionnés. Seulement, nous sommes Bretons et bison, doublement têtus…
Alors nous avons décidé de faire un exploit formidable : venir camper au Jam
sans être inscrits. Nous avons réussi : nous sommes logé comme des princes
et nous avons deux « Z » à notre disposition. Est-ce un exploit suffisant
pour être admis au Jam, chef ?... Tu comprends, chef, je parle très bien le
breton, et mon troisième dit quelques mots. Alors…
Les « Himalayens » sont redevenus les Bisons de la 14e Rennes.
Qui aurait eu le cœur de les chasser, ces bisons là ?
PIERRE DE LATIL (Jamboree France Jeudi 7 Août 1947)